23 janvier 2017

E.O. Chirovici raconte la genèse de Jeux de Miroirs

Je suis né dans une famille d’origine roumaine, hongroise et allemande, et j’ai grandi à Fagaras, une petite ville roumaine située dans le sud de la Transylvanie. J’écris des histoires depuis que j’ai dix ans, même si j’ai fait beaucoup de choses différentes avant de décider, il y a trois ans, de tout envoyer promener et de devenir écrivain à plein-temps.

J’ai publié ma première nouvelle en 1989, et mon premier roman, The Massacre, deux ans plus tard. Il a connu un énorme succès à l’époque : en moins d’un an, il s’est vendu à plus de 100 000 exemplaires. Il a été suivi, deux mois plus tard, par un autre best-seller, Commando for the General, un thriller politique dont l’action se déroule en Italie. J’ai publié quinze livres en Roumanie avant de quitter le pays pour aller m’installer à l’étranger il y a quatre ans.

Ce roman est le premier que je rédige en anglais. J’ai terminé le premier jet entre février et mai 2014. J’ai ensuite revu le manuscrit quatre ou cinq fois avant de l’envoyer à une dizaine d’agents littéraires qui l’ont tous refusé sans me donner d’explications. Je l’ai révisé encore deux fois, puis j’ai décidé de le vendre à une petite maison d’édition.

Robert Peett, le fondateur et manager de Holland House Books, à Newbury, m’a répondu très vite en me disant qu’il adorait mon livre, mais que nous devrions nous rencontrer pour en parler. Nous nous sommes vus deux semaines plus tard, et il m’a dit devant un café que mon livre était peut-être trop bon pour sa maison d’édition ; il n’avait pas les moyens de me verser une avance, la distribution serait trop limitée, etc. Sur le moment, j’ai cru qu’il se moquait de moi. Il m’a ensuite demandé pourquoi je n’avais pas envoyé ce manuscrit à des agents littéraires. Je lui ai dit que je l’avais fait et que je n’avais essuyé que des refus. Il m’a néanmoins convaincu de réessayer.

C’était un jeudi. Le lendemain, j’ai envoyé le manuscrit à trois autres agents britanniques, dont Marilia Savvides, de Peters, Fraser & Dunlop. Elle m’a demandé le manuscrit complet deux jours plus tard, et m’a appelé trois jours après pour me proposer de me représenter. Quand je l’ai rencontrée, elle m’a affirmé que le projet allait faire un carton. Même si j’étais sur un petit nuage, je me sentais toujours un peu sceptique. Mais elle avait raison : en moins d’une semaine, nous avons reçu des offres extraordinaires émanant de plus de dix pays. Pour le coup, j’ai pris peur, parce que tout allait trop vite. Que Dieu vous bénisse, Robert Peett, pour votre honnêteté et votre gentillesse ! Aujourd’hui, le manuscrit a été vendu à plus de trente pays.

L’idée de ce livre m’est venue il y a trois ans, après une conversation avec ma mère et mon frère aîné, qui m’avaient rendu visite à Reading, où je vivais à l’époque. Je leur ai dit que je me souvenais de l’enterrement d’un joueur de foot local, mort très jeune dans un accident de voiture quand j’étais gosse. Ils ont répliqué que je commençais tout juste à marcher à l’époque et que je n’aurais pas pu être au cimetière avec eux. Je me suis obstiné, affirmant que je me rappelais le cercueil ouvert et le ballon placé sur la poitrine du mort. Ils m’ont dit que ce détail était vrai, mais que j’avais dû l’entendre lorsqu’ils en avaient parlé en rentrant de l’enterrement avec mon père. « Quoi qu’il en soit, tu n’étais pas avec nous », a affirmé ma mère.

Ce n’était qu’une banale anecdote à propos de l’incroyable capacité de l’esprit humain à maquiller ou même à falsifier les souvenirs, pourtant elle est à l’origine de mon roman. Est-il possible d’oublier complètement un événement et d’en créer un faux souvenir ? Et si notre imagination était capable de transformer une réalité prétendument objective en quelque chose d’autre, qui nous appartient en propre ? L’esprit est-il en mesure de réécrire un événement donné, d’agir à la fois comme un scénariste et un metteur en scène ? C’est le sujet abordé dans Jeux de miroirs, avec pour point de départ un meurtre commis à l’université de Princeton à la fin des années 1980.

Je dirais que mon livre s’attache moins au « qui » qu’au « pourquoi ». J’ai toujours pensé qu’au bout de trois cents pages, les lecteurs méritaient d’en savoir plus que le seul nom de l’assassin, même obtenu après quantité de rebondissements inattendus. Et je suis convaincu qu’un auteur devrait aspirer à découvrir le lieu magique où résident les histoires caractérisées à la fois par un solide sens du mystère et par un vrai talent littéraire.

E.O. Chirovici

Jeux de Miroirs, disponible le 26 janvier en librairies

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